Orgueil en cul-de-poule
Sur le bord d'une table, au milieu d'un panier,
Deux œufs roses gisaient, attendant le dîner.
L'un d'eux, fier de coque et fort de son arrogance,
Cherchait sur son voisin à prouver sa puissance.
" Regarde un peu, dit-il, ma superbe rondeur !
Au moindre choc, ami, tu connaîtras ta peur. "
Faisant clore le débat, brisant la dispute,
Le destin culinaire provoqua la culbute,
Entre les mains rugueuses d'un maître cuisinier.
Ils se heurtèrent, pointe contre pôle obtus.
Un craquement vint, fissurant l'un à moitié :
Il céda, sa coquille fêlée fut détruite,
Répandant sur le bois clair sa substance en fuite.
Le vainqueur, triomphant, riait de son succès :
" Le premier qui est blessé perd son droit au procès !
Je suis le plus solide ; le monde pour m'admirer ! "
Mais, l'orgueil parle court quand le sort s'exécute.
La main du maître queux saisit le survivant,
Qui se croyait de roc et se pensait sans fin.
D’un geste sec et net, sans chercher mille manières,
Le coq frappa le preux sur l'établi cruel.
La table ne bougea et l'oeuf se liquéfia.
Il rejoignit son frère au fond du cul-de-poule.
Rien ne sert de briser ton semblable en chemin,
Pour te croire un instant le maître du destin.
Le blesseur, tout intact, rit du premier blessé ;
Mais face à sa structure, il finit fracassé.
Chacun trouve sa table et son heure dernière :
La force n'est qu'un souffle au bord du cimetière.