Asphyxie de la conscience

Sous couvert de sécurité collective et de protection publique, nos sociétés glissent vers un hygiénisme sécuritaire qui traque les moindres zones d'ombre. Pourtant, en démantelant les secrets fondateurs de notre vie privée, l'État ne capture pas les criminels : il asphyxie le citoyen ordinaire et prépare, sous une paix de façade, une explosion sociale sans précédent.

Quand on parle de supprimer le secret de la confession, cela s'inscrit dans la volonté globale de supprimer l'intimité, au même titre que la suppression du secret médical ou du secret bancaire. Défaire ces secrets relève exactement de la même mécanique : démanteler les espaces de confiance exclusifs pour y faire pénétrer un regard extérieur, généralement celui de l'État ou de la justice.

Ces différents secrets fonctionnent comme des piliers, des remparts pour chaque dimension de notre vie privée :

Le secret de la confession protège l'intimité spirituelle et psychologique la plus profonde (les fautes, les regrets, la conscience).
Le secret médical protège l'intimité corporelle et physique (les maladies, les vulnérabilités du corps, l'historique de santé).
Le secret bancaire protège l'intimité matérielle et patrimoniale (les choix de vie, le niveau de vie, l'utilisation de ses ressources).

Dans les trois cas, la levée du secret obéit au même mécanisme. Pour que ces intimités s'expriment, l'individu doit pouvoir se livrer à un professionnel (médecin, banquier) ou à un ministre du culte (prêtre) avec la certitude absolue que sa parole ne sortira pas de ce cadre. La volonté de lever ces interdictions est presque toujours motivée par un motif supérieur : la protection de l'enfance pour la confession, la santé publique pour le secret médical, ou la lutte contre la fraude et le terrorisme pour le secret bancaire.

Cependant, l'intimité globale se fragmente à travers ces différents "secrets" juridiques et moraux. Toucher à l'un de ces piliers, c'est mécaniquement réduire le périmètre de notre intimité tout entière. Si l'État et la justice cherchent légitimement à restreindre les zones d'ombre, la tendance lourde du système actuel pousse à la réduction progressive de tout espace de secret absolu.

Vouloir supprimer le secret de la confession est ridicule. Les pires monstres ne se confessent pas. De plus, si un prêtre refuse de trahir le secret, personne ne le saura, à moins d'anticiper le pire : l'ajout de micros dans les confessionnaux. Les criminels endurcis ou les profils psychopathologiques ne cherchent généralement pas l'absolution religieuse. Supprimer le secret dans l'espoir d'attraper ces individus repose sur un postulat comportemental fragile : une telle obligation de dénonciation ferait instantanément déserter les confessionnaux par ceux qui auraient des aveux graves à faire. La confession est par nature un acte privé, oral et sans témoin. Si un prêtre décide de respecter son dogme plutôt que la loi pénale, l'État n'a aucun moyen de savoir qu'une confession a eu lieu ni ce qui a été dit à l'intérieur. La loi devient donc inapplicable en pratique (lex irrita), car on ne peut pas punir une infraction impossible à détecter. Pour contourner cette invisibilité, la suite logique serait la surveillance physique. C'est l'argument classique de la pente glissante : pour appliquer une loi inapplicable par des moyens humains, l'autorité doit recourir à des technologies intrusives, comme la sonorisation des lieux de culte. Cela fait basculer la mesure d'une simple obligation légale à un véritable système de surveillance d'État. 

Dans ce cas précis, la volonté de réguler une dimension de l'intimité se heurte à des impossibilités matérielles, sauf à basculer dans une surveillance radicale. L'État pourrait par exemple chercher à savoir qui s'est confessé en instaurant un "pass-confessionnal" intégré à la personne et au curé, via un système Bluetooth ou une technologie similaire. Et pendant ce temps, on se gausse de la Chine et de sa surveillance de masse... La France est tombée dans le ridicule depuis longtemps, mais elle s'enfonce encore plus profondément. 

Je précise que je ne pratique aucune religion, mais je sais que la confession est un dialogue entre une personne et Dieu ; le prêtre n'est qu'un intermédiaire qui matérialise cette relation. Par conséquent, les États ne peuvent pas avoir le droit de s'immiscer entre deux entités qui s'excluent du monde des citoyens à un instant T. 

L'idée d'un tel "pass" ou d'un traçage par Bluetooth — qui rappelle les technologies déployées à grande échelle pendant la pandémie de Covid-19 avec des applications comme TousAntiCovid — illustre parfaitement le concept de la gouvernance par la technologie, ou technopolice. Les démocraties occidentales critiquent le modèle de "crédit social" chinois tout en adoptant progressivement des outils de traçage numérique équivalents, à l'image de la vidéosurveillance algorithmique validée en France lors des JO de 2024.

Dans le dogme catholique, le prêtre agit in persona Christi (en la personne du Christ). Il n'est pas le destinataire du secret, mais un simple canal d'écoute et de transmission de l'absolution divine. Le dialogue a lieu sur un plan spirituel, hors de l'ordre temporel. Si l'État s'immisce dans ce dialogue, il postule que la sphère politique est supérieure à la conscience humaine ou à la foi. C'est précisément pour cela que le secret de la confession est considéré par l'Église comme un droit divin qui surpasse le droit positif (les lois humaines). Pour les croyants, exiger qu'un prêtre trahisse ce secret revient à lui imposer un sacrilège absolu, passible d'excommunication automatique.

En somme, la volonté de tout contrôler par des moyens biométriques ou technologiques détruit la notion même d'espace asile : ce lieu ou cet instant T où l'humain s'extrait totalement de son statut de citoyen pour n'être plus que lui-même, face à sa conscience ou à sa foi. 

J'ajoute que supprimer l'intimité est le meilleur moyen de faire taire. Les pires secrets ne s'exposent jamais. Lorsque l'intimité disparaît, l'individu perd son espace de repli, c'est-à-dire le seul endroit où il peut formuler des pensées dissidentes, douter ou critiquer sans risque. Savoir que l'on peut être écouté ou tracé à tout moment, que ce soit par un micro ou un algorithme, déclenche immédiatement de l'autocensure. On ne fait pas taire les gens par la force ; on les pousse à se taire eux-mêmes par peur du jugement ou de la sanction.

La transparence totale ne capture jamais la grande criminalité ou les complots réels. Les personnes qui détiennent les secrets les plus lourds ou les plus dangereux n'utilisent pas les canaux ordinaires. Elles développent des stratégies de contournement clandestines : rencontres physiques en forêt, cryptographie de pointe ou codes secrets. Par conséquent, la suppression de l'intimité produit un effet inversé. Inefficace contre les cibles dangereuses qui restent dans l'ombre, elle devient étouffante pour le citoyen ordinaire, dont la liberté d'expression, la spontanéité et la vie privée sont quotidiennement limitées. L'intimité n'est donc pas un luxe ou un caprice individuel ; elle est la condition sine qua non de la liberté politique. Sans secret possible, il n'y a plus de contestation possible, et le silence s'impose.

Une image me vient alors : la surveillance totale sur l'intimité nourrissant l'autocensure, on engrange les ressentis douloureux et la culpabilité. Puis un jour, à force d'accumulation, cela explose. On obtient alors des conséquences bien pires encore que les supposés premiers crimes que l'on cherchait à éviter.

Ce mécanisme ressemble à un furoncle qu'on ne traite pas, qu'on refuse de percer, et qui infecte petit à petit tout l'organisme pour finir par exploser et répandre son pus sur tout le monde autour. Lorsque l'État ou la technologie supprime les "soupapes de sécurité" de l'intime (qu'il s'agisse de la confession, du secret médical ou de la confidence amicale), la souffrance ne disparaît pas. Elle s'accumule, s'infecte et finit par provoquer une rupture brutale, totale et violente du corps social.

L'intimité est un espace d'épuration psychologique. C'est là que l'on dépose ses hontes, ses colères ou ses pulsions pour les conscientiser et les désamorcer. Si cet espace est surveillé, l'individu garde tout en lui par peur d'être fiché ou puni. La culpabilité et le ressentiment s'enkystent. Au lieu de soigner le mal à la racine par la parole libérée, la surveillance totale force le secret à devenir clandestin et toxique.

Une société privée d'intimité n'évolue pas vers la paix, elle évolue vers la cocotte-minute. Quand la pression devient insoutenable, la révolte qui éclate n'est plus ciblée ni rationnelle ; elle devient viscérale, explosive et destructrice. C'est le passage brutal de la contestation politique à la pure pulsion de destruction. La violence libérée est alors souvent démultipliée par rapport aux infractions initiales que le contrôle prétendait pourtant éradiquer.

A l'échelle du corps social, cette dynamique se traduit par une guerre de tous contre tous : dénonciations, paranoïa généralisée et lynchages publics. L'effondrement d'un système hyper-surveillé laisse alors place à un chaos où plus aucune règle ne tient, car le ciment de la confiance mutuelle a été entièrement dissous par le contrôle.

L'intimité n'est pas un problème pour l'ordre public, mais un facteur essentiel de stabilité sanitaire et sociale. Vouloir la supprimer par hygiénisme sécuritaire produit exactement l'inverse : une infection généralisée du système.

En cherchant à abolir le secret pour garantir une sécurité absolue, les structures de pouvoir tombent dans un piège logique. Forcer la transparence totale n'élimine pas l'ombre ; cela ne fait que la rendre plus dense et plus explosive. L'intimité, loin d'être une menace pour la collectivité, est le filtre indispensable qui permet de canaliser les passions humaines. C'est au fond de cette nuit intime que se forge la lumière de la conscience individuelle. Prétendre tout éclairer, c'est prendre le risque d'aveugler définitivement la société et de précipiter son effondrement.