Préface de Toi, tais-toi !

Grâce à la puissance évocatrice des mots, de l’écriture et de la poésie, grâce à l’authenticité d’une parole qui nous enveloppe et nous protège, nous plongeons avec ce très beau texte au cœur de la confrontation intime d’une femme avec une violence et une perversion des plus insensées et impensables auxquelles rien ne pouvait la préparer.

Pas à pas nous accompagnons sa lente découverte d’une réalité terrifiante masquée sous les beaux atours de l’amour, puis brouillée par une emprise d’une efficacité redoutable. Nous assistons d’abord à l’incrédulité de cette jeune femme face à l’horreur qu’elle découvre, puis à ses doutes taraudants, sa solitude, sa peur, ses angoisses, à la dégradation de son estime de soi et de sa santé, et enfin à l’irruption d’une certitude finale qui lui permet de se libérer et de partir.

Anne eX, romain de Marie HurtrelLa narratrice a cru être aimée par un homme intelligent, responsable, sûr de lui… mais tout n’était que mise en scène, et c’est face à un grand pervers et un imposteur dénué de toute émotion, capable du pire qu’elle s’est retrouvée après son mariage. Tout était faux, dès les premiers instants, tout était prémédité, fait pour tromper, manipuler, dominer, soumettre, isoler, instrumentaliser, détruire… Dès le début de la relation, les violences psychologiques étaient là, noyées dans un climat de séduction où il soufflait le chaud et le froid.

Elles avaient bien été repérées par la narratrice comme anormales, injustes ou incohérentes, mais comment avoir confiance en son jugement et en ses émotions, quand les nombreuses rationalisations de son mari embrouillaient tout, quand ses mises en scène imparables faisaient douter de tout, ébranlaient toutes les certitudes. Comment repérer que tout est faux face à un homme jouant à la perfection celui qui a la conviction inébranlable d’avoir raison, de dire la vérité, de croire ce qu’il dit ? Comment comprendre qu'il ment de façon éhontée, qu'il a tout prémédité ? C’est tellement impensable...

Pour la narratrice comme pour toutes les victimes piégées dans des situations similaires, l'impossibilité de penser que le comportement de l'auteur est intentionnel constitue un piège durable dont il est toujours très difficile et très long de s’extraire.

Au long du livre, la narratrice arrive peu à peu à nous décrire la stratégie prédatrice à l’œuvre chez cet homme, avec son lot habituel de manipulations psychologiques pour créer chez elle des sentiments d’infériorité, de dévalorisation, de doute, d’incapacité, de culpabilité, alternant avec des violences sidérantes, physiques et sexuelles, pour mettre en place un climat d’insécurité physique et émotionnelle totale, une confrontation à la terreur et à la mort, et une perte de repères, toutes choses indispensables pour la traumatiser, la dissocier et l’anesthésier émotionnellement, pour en faire une morte vivante, une esclave soumise. Nous entrons alors avec elle de plain-pied dans un système totalitaire où tout est pensé, organisé pour le plaisir de détruire, de faire peur, où toute velléité de refus ou de révolte est verrouillée par des sentiments de dettes et de loyauté obligée, où des sentiments de confusion et de doute sont continuellement entretenus par des attitudes et des messages incohérents. Comment dans ces conditions avoir confiance en soi, en ses propres jugements ? Les violences psychologiques apparaissent bien pour ce qu’elles sont : une véritable entreprise de démolition identitaire utilisée pour conditionner les victimes à se ressentir comme n'ayant aucune valeur, ni aucun droit.

Pour rappel, lors de ces violences répétées des troubles psychotraumatiques s’installent très fréquemment, entraînant, par la mise en place d’un mécanisme de survie psychologique et neurobiologique face à la sidération et au stress extrême, un état de dissociation et d'anesthésie émotionnelle, et une mémoire traumatique qui vont empêcher la victime de comprendre ses réactions. Elle sait qu'elle subit des violences graves, injustifiables, mais comme elle est coupée de ses émotions, elle doute. La mémoire traumatique qui lui fait revivre sans fin les pires moments de terreur et de détresse à l’identique, la submerge avec des émotions qui explosent pour un oui ou pour un non, et pour lesquelles elle n’a pas toujours les clés pour les relier aux situations de violences subies, elle craint de devenir folle. Cet état de doute, d'incertitude, de confusion, et cette mémoire traumatique qui la colonise permet à l'agresseur d'assoir son emprise, de la manipuler et de lui dicter ses émotions, de contraindre ses pensées et de lui imposer un rôle dans sa mise en scène. La mémoire traumatique des phrases assassines de l’agresseur, de ses mises en scène de mépris vont encore accentuer son sentiment d'incompétence, ces phrases qui tournent en boucle dans sa tête pourront être considérées comme une émanation de son propre psychisme et comme des pensées et des jugements désastreux qu'elle produit elle-même (t’es nulle, bonne à rien, folle…), alors que ce ne sont que de pures productions des mises en scène de l'agresseur, qui construisent durablement chez la victime un sentiment de culpabilité, de honte, et une estime de soi catastrophiques.

L’auteure, en nous confrontant directement à la violence insensée de cet homme, nous montre bien à quel point une violence aussi incohérente pour la personne qui la subit entraîne une négation de sa personnalité, de son histoire, de ses valeurs, de son sens de la vérité et de la justice, et détruit tous ses repères ; à quel point elle est vécue comme déshumanisante quand elle met en scène la victime comme un objet que l'on peut manipuler ou détruire à loisir, un objet sans valeur, un objet dégradé. Rien n’est vrai mais ces mises en scène peuvent finir par convaincre la victime de sa totale inanité. Et cette violence, parce qu’elle est impensable et sidérante, ne peut pas être absorbée, ni métabolisée, elle fait effraction et entraîne une hémorragie psychique avec un vécu d’anéantissement, laissant une sensation de vide et de mort psychique.

C’est ce caractère sidérant qui la rend si traumatisante.
Mais l’auteur nous fait également découvrir que l’écriture quand elle est authentique et qu’elle résonne avec justesse, a le pouvoir de dépasser cette sidération, de réparer cette effraction en faisant émerger de façon têtue la vérité, en dénonçant les mises en scène, en révélant la réalité taboue de cette violence inouïe, incongrue, incohérente, incompréhensible, tapie là où on ne l'attend pas, là où elle ne devrait pas exister. En repérant l’intentionnalité de détruire, elle remet le monde à l’endroit et redonne de la cohérence et des repères humains universels qui réaffirment le respect des droits. L’écriture recrée alors un monde vivable, un monde qui ne brouille plus les cartes en tenant des discours mystificateurs.

Au-delà d’une histoire particulière qui nous interpelle, ce texte rend visibles toutes les violences cachées qui se commettent dans l’intimité d’un couple, d’une famille et qui sont si rarement reconnues. Il brise un silence de mort. Et en reconnaissant la réalité de leur calvaire, il redonne une histoire, une parole, une dignité et un espoir à toutes les victimes abandonnées qui luttent seules face à l’indicible.

Bourg la Reine
18 mars 2013

Dr Muriel Salmona
Psychiatre-psychotraumatologue
Présidente de l’association
« Mémoire Traumatique et Victimologie »
Le livre noir des violences sexuelles, Dunod 2013
Stop aux violences familiales, conjugales et sexuelles

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Lire : Toi, tais-toi ! a reçu sa censure