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Djhamidi Bond

Lecture de 8CLOS de Djhamidi Bond (éditions Ifrikiya)


8clos de Djhamidi BondPas de date, pas de lieu, et tant de violences décrites dans ce récit. Pas de date, un mois de mai d’une année à l’autre, une saison dont on ignore l’époque. Il y a bien des téléphones, des photos, des voitures, portables, et autres outils du temps présent mais, l’intervalle technique est bien trop vaste pour en situer un extrait.

Dans ce flou géographique et temporel, il y a cette écriture qui ne baisse jamais d’intensité, elle veut nous tirer par l’intrigue et nous faire entrer dans un monde à part, et elle réussit. On la suit, la lecture s’impose d’un trait.

Peut-être y a-t-il quand même un problème avec le temps, les temps. Les temps, parce qu’il se trouve dans ces lignes un petit malaise ici et là entre l’imparfait et le passé simple qui en devient assez compliqué, on cherche la concordance, celle-ci défaille par endroit, ce n’est pas très clair. En fait, cela ressemble à cette tranche de vie relatée à l’image d’une route chaotique dont les ornières font le rein douloureux. C’est dommage mais, on passe aisément, ainsi que sur les détails médicaux du dernier chapitre, peu crédibles, et quelques boulettes grammaticales encore (très peu, certes).

On passe sur les éraflures du texte, parce qu’il y a autre chose. Tout d’abord, l’écriture ne s’essouffle jamais, du début à la fin, le rythme est tenu même quand le personnage principal semble vouloir donner la pause. Le roman emballe et s’emballe en ouvrant une porte sur une intimité qu’on a l’impression de violer. Le viol découvert est tout autre, multiple.

On fait des êtres comme des vases au tour de potier et quand ils sont élevés (on n’oserait à peine dire ici « éduqués » et en tous les cas pas « instruits ») sous le voile de l’hypocrisie c’est un séisme permanent ne donnant pas son nom. Le sujet a une corde vibrant là. On sait bien qu’il existe aussi des merveilles sortant des plus sombres souterrains, de belles personnes n’ayant pourtant jamais eu accès jusque-là à la moindre lueur émanant du plus étroit soupirail ; ici, non, on ne ressent pas cette lumière intérieure spontanée – est-elle éteinte par droit divin, ou l’abat-jour des circonstances est-il trop opaque ? –. Dès le début, l’histoire indique que la navigation se fera en eau trouble. La narratrice, elle, semble avoir grandi telle une herbe à la fois chétive et robuste, elle fait sentir une fragilité tout en piochant comme une forcenée la route caillouteuse qu’elle n’a d’autre choix que d’emprunter, forçant un passage entre deux pavés ; peut-être est-ce là qu’elle en perd la sensibilité, écrasée par son nombril – salvateur ? – jusqu’à ignorer dans les émotions la vie qu’elle aura mis au monde malgré elle. On ne prélèvera que quelques remarques au sujet de cet enfant, trois ou quatre dans tout le livre, remarques anecdotiques et condescendantes sur « l’innocent » né des œuvres de la narratrice et de son violeur de frère. Pas facile alors d’aimer cette narratrice n’évoquant jamais l’enfant mis au monde et se concentrant uniquement sur son malheur dont elle fait le matériau unique de ses tissages. Impossible de savoir si elle efface cette naissance incestueuse et efface avec le fruit imprévu pour tenter de se protéger ou si elle l’ignore parce qu’elle n’a qu’elle-même dans son champ de vision. On voudrait savoir !

La narratrice semble avoir perdu toute sensibilité. Elle est écrasée par son soi parce que plus léger à porter que le regard face à face avec le désastre. Elle tire des larmes de ses viols répétés dont elle ne décrit que son acceptation imbécile (croit-elle !). Une adolescente qui ne comprend pas ce que sont ces « boules sur son torse » et qui, bien qu’éduquée à nier son état féminin et à l’enfermer dans une promesse de mariage, fait penser à une gamine de cinq ou six ans tout au plus. Ceci vu d’une fenêtre contemporaine occidentale. On crée de l’ignorance et s’y attache une soumission à tout, une chosification que toute une éducation déclare en sécurité du moment que les portes et les fenêtres sont bien fermées, à double-tour.

Ce récit nous livre l’enfermement absolu. Celui de la confiance en une sommité divine et en l’assurance d’une toute puissance sur le domaine familial et intime. Mais, dans cette réclusion psychologique, pourquoi laisse-t-on alors un invité d’un membre de la famille s’immiscer ? L’incohérence  fait la base, la structure de cette histoire reflétant celle d’une maison tournée sur elle-même et seulement sur elle-même. On cherche la tendresse d’une pensée sans en trouver une once. Une jeune fille est faite femme par la plus ignoble manipulation, et cette femme expulse le fruit des ébats incestueux forcés comme une déjection. La douleur est physique, du ventre, le désastre psychologique, de l’image déformée d’un corps n’appartenant à personne, parce qu’à tout le monde sauf à elle-même.

Il y a Nazirah, la mère, qui trouve un prénom après deux chapitres, cela en dit long sur la hiérarchie des considérations (légitimes ou pas). Elle est d’abord citée « Mère », et cette mère est l’archétype de celles abusant d’un pouvoir qu’elles se sont arrogé pour supporter un monde où il semblerait qu’elles-mêmes n’aient aucune voix, ni d’autre voie que de sauver les apparences devant coller avec les exigences d’une société centrée sur le père, le fils, et l’esprit malsain des lieux.
 Nazirah, la mère toute puissante pour se construire des béquilles et masquer sa défaillance : être femme dans une dimension où ce sexe n’est qu’un antre de reproduction à livrer neuf à son futur propriétaire.

Peut-on accuser une victime de résister et de chercher, et trouver, un moyen de survivre malgré les traumatismes et leurs résonances ? Toutes les résiliences ne sont pas ascensionnelles ; celle de la narratrice ne l’est pas, vraiment mais, elle a appris, non pas la sagesse comme certaines répliques de son père engageraient à le croire, plutôt une logique cynique à laquelle elle nous propose d’être complice, et on devient complice de cet affinement de l’intelligence, de ces vérités crues et vertes auxquelles on adhère aussi et encore. Par empathie. Par jouissance ironique de l’esprit. Son vécu relaté faisant trembler toute fondation, le mot juste. La bonne question sortant de sa bouche résonne comme une corde désaccordée trouvant malgré tout une justesse, sa justesse.

Ce récit explore le domaine du pouvoir ; ceux qui le détiennent, ou croient le détenir, oublient que tout le monde peut en prendre sa part et, la narratrice en a saisi une portion conséquente lui permettant de vivre et survivre sans être trop écrasée par le poids de la violence des viols subis de sa personne, de son corps, et de son âme trahie par sa propre mère et l’amie de cette dernière qui la renvoient au statut de responsable de tout ce qui arrive : l’effondrement des projets familiaux centrés sur la masculinité du fils de la famille et que la narratrice a blessé pour se défendre et de pas supporter un autre viol. Elle l’a blessé dans ce membre que le discours machiste ambiant déclare faire d’un homme un homme… ; « il est mort » comme si c’était le seul membre permettant à un homme de tenir debout. Dans ce milieu, cette famille, on nous fait comprendre que tout tourne autour du sexe et plus la dite famille perd de ses repères humains, plus elle s’enfonce dans ce pouvoir-là, celui du sexe – violant ou violé et le sexe de la honte (car on finit par se demander si la honte a un sexe). L’accent est fortement mis sur la prépondérance du sexe et ce que cela génère d’effroyable : défendre sa geôle à tout prix, même en y mêlant des rituels ésotériques improbables pour rester favorite face à une co-épouse plus fertile, plus jeune, plus autre ou quoi que ce soit.

Alors que la religion semblait tenir le destin et les conséquences des drames depuis le début du livre, et on sait que toute religion impose des règles et donne une ligne philosophique de conduite de laquelle il n’est pas accepté de s’écarter, un aveu de priorité déflore et/ou scelle définitivement l’arrogance de la volonté de pouvoir et le pouvoir lui-même : « la foi est un privilège réservé aux vainqueurs » s’écoulant de la bouche de Nazirah, la mère sous emprise de l’image à présenter. On n’est donc pas à une entorse près dans la parole donnée, où qu’elle se donne, ni celle à soi-même. C’est le roman de l’hypocrisie où, finalement, seule la narratrice semble tirer son épingle d’un jeu de dupes mal fagoté, une belle épingle fine et subtile, et égocentrée. Elle a subi tout et le pire, c’est une raison audible pour la construction des remparts – dont la froideur –, sans doute, puisqu’on cherche et cherche encore, on cherche une émotion qui ne vient pas dans ses questionnements pourtant assez forts, suffisamment présents.

La fin est précipitée et alambiquée, je ne peux m’empêcher de penser à un nœud vite et complexement fait, dans la hâte, pour que les fils du tissage ne se défassent pas. Pour éviter les fuites, les débordements car : il y a autre chose à dire que les révélations maternelles que j’allais dire « borgiesques ». Etonnant.

Marie HURTREL
30 septembre 2017

 

 

 

SIRET 51301830900031
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Membre du collectif des Poètes mal famés
Marie HURTREL La poésie ne vit pas en un jardin clos, elle n'a de sanctuaire, et n'a de sucre tant qu'elle ne fait sourdre l'acide.

S'il lui arrive de cueillir les pétales des violettes et des roses, ce n'est pas pour repeindre les volets du printemps mais, pour décrocher l'instant à la métaphysique des choses.

Ce qu'elle ouvre coule par deçà l'en-deçà.
La tendance est au Silence et à la Lecture
 
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